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Introduction aux journées "Prototypes pour un colportage pirate" qui ont eu lieu du 17 au 19 janvier 2025 à l'erg.
La matinée commence par une présentation dont le texte est retranscrit ici.
Contexte
Au delà d'un inventaire exhaustif des dépots pirates de livres numérisés que l'on peut trouver en ligne, la recherche s'est très rapidement orientée vers des initiatives au plus proche de nous (Bruxelles, la ville, les quartiers, les initiatives locales). C'était déjà le cas lors de la première activation de recherche qui pris la forme d'un programme pédagogique au sein d'un cours dédié au livre à la Cambre intitulé "Les formes de la piraterie".
Là où les grandes bibliothèques de l'ombre (Library Genesis, Anna's Archive...) contiennent une infinité de textes accessibles en continu depuis n'importe quelle machine connectée au grand Internet, nous choisissons de porter notre attention aux tentatives de dissémination qui proposent une curation sensible et cherchent à «faire communauté» à une autre échelle.
Nous sommes dans la 2e année de notre recherche où nous planifions de partir à la rencontre de celles et ceux qui s'adonnent à des pratiques amatrices de livres tantôt copiés, scannés ou «piratés», catalogués, diffusés, en empruntant la figure du·de la colporteur·rice, nous questionnons ses attributs.▲ colporteur·rice*
Plutôt que d’activer un appareillage préexistant lors de nos déplacements, nous avons décidé que notre colportage ferait l’objet d’une session de travail collective en amont en invitant des bibliothécaires pirates, des technobricoleur·euses, des artistes, designers et des militant·e·s invité·e·s à partager leurs expériences et leurs outils.
Scanner à livres portatif, clés USB, antenne radio, costumes, imprimante thermique, bibliothèque mobile, chariots, etc. sont autant d’objets et de dispositifs que nous voulons questionner comme autant de formes et d'activations possibles afin de préparer nos itinérances.
Nous nous sommes rencontré·es pendant 3 jours à l'erg avec comme points d'attention les attributs du colporteur (vêtements, architectures/abris), de dispositifs et de réseaux. Ces moments de partage, avaient pour but de nourrir et d'activer (ou de réactiver) un imaginaire collectif autour des pratiques des corps et des livres en déplacement. Comment dans un monde hyperconnecté, les notions d'expérience collective, de rencontre et de dissémination peuvent aussi être des espaces de résistance au même titre que les bibliothèques?▲ colporteur·rice*
Une introduction, 4 thèmatiques et une fiction
La session de travail Prototypes pour un colportage pirate était une proposition de spéculer collectivement sur les nouveaux habits que pourraient revêtir le colportage du futur selon 4 thématiques.
Les journées furent ponctuées de moments de partage, de temps collectifs et de mini-workshops pour se clôturer par une invitation à écrire collectivment une fiction qui rassemblerait nos expérimentations et nos imaginaires communs.
Archives du programme: ici: https://www.lesnouveauxhabitsducolportage.be
Ci-dessous, le texte d'introduction aux journées reproduit dans son intégralité.
1. La figure du·de la colporteur·ice
Quelles formes peuvent prendre les pratiques contemporaines de colportage ? Comment peut-on imaginer la figure du·de la colporteur·ice de livres pirate à l'ère du numérique? Avec quel équipement partirait-iel en itinérance ? Quels dispositifs, attributs, abris, costumes et outillages constituerait son équipement voué à la copie, la dissémination, la conversation?
Avant de spéculer sur la figure du·de la colporteur·ice du futur, nous allons faire un petit point historique avec Nina Basson▲ Nina Basson autour de la pratique du colportage située dans un contexte européen au regard d'initiatives de distribution contemporaines initiées par des structures éditoriales indépendantes.
2. Éditer/copier en pirate itinérant: micro-édition, reproduction et dissémination
"le colporteur lutte contre les figements de la création artistique, contre sa réification. Les colifichets qu’il transporte sont voués à l’exercice de la manipulation, à l’apprentissage du monde (abécédaires, almanachs, lorgnettes). Ce sont aussi des formes séduisantes, des pièges visuels (d’où son goût pour la verroterie, les miroirs, les surfaces réfléchissantes) qui paradoxalement mettent en garde les acheteurs contre la vanité des images. Accepter la présence de ce camelot itinérant, c’est accepter une figure en mouvement et promouvoir par là une activité, un commerce intempestif : la diffusion comme activité artistique réelle. Les lignes d’attaque, les techniques d’infiltration de son entreprise se signalent comme autant d’actions singulières nécessitant un tant soit peu de style et d’élégance mais avant tout, elles sont destinées à forcer la libre circulation, le commerce de la main à la main, à destination d’un public nombreux, averti ou pas." (Le Mercier)+biblio
- Les bibliothèque pirates se constituent dans les marges, en sous-sol. Parfois, les textes sont disséminés anonymement dans la ville, dans des lieux de passages. D’autres fois, ils sont en libre accès en ligne et peuvent être téléchargés. Le choix des textes, leur format, leur reproduction, leur traduction, les commentaires issus de leur lecture - souvent collective - et bien sûr les nouvelles formes produites issues de ces copies sont autant de façon d'inventer les bibliothèques que de redéfinir l’accessibilité aux textes.
- Natalia Pageau expérimente des méthodes de mise en page de livres dont le texte intégral est en libre consultation en ligne. À la différences des textes piratés, il s'agit ici d'un choix volontaire de la part d'éditeur·ices. À l'aide d'un navigateur web et quelques lignes de codes remoulinées dans un outil spécifique, un autre livre se produit et se reproduit potentiellement. En se saisissant de l'affichage de ces contenus et de leur design, Natalia vient titiller une frontière pas toujours très claire entre édition légale et extractivité. Nous pourrons également voir les liens qui peuvent se tisser entre une matière littéraire et l'écriture d'un language de programmation, là où les déclarations et autres attributs de styles via les standards du web, donnent à lire une matière poétique.
- enrico floriddia explore les situations collectives de constructions des savoirs au travers de protocoles qui engagent la solidarité, la co-construction mais aussi l'oisiveté. Il nous livrera des récits autour de sa bibliothèque pirate. Entre arpentage, traduction et reliure il nous fera part de ses questionnements sur son accessibilité future et nous engagera à y participer.
- Le collectif We sow (représenté ici par Léa Beaubois et Paul Faure) œuvre depuis 2016 à la dissémination de textes, de mots et de fragments divers, dans l'espace public, dans les transports en commun, et ce avec une attention portée tant aux objets et à leur graphisme qu'au propos et messages véhiculés. Des pochettes transparentes contenant des ephemera imprimés en centaines d'exemplaires ont circulé dans les villes et se retrouvent maintenant ici à Bruxelles pour être réactivés et ré-agencé collectivement.
3. Abriter les livres: costumes et architectures en mouvement
Dans le titre de notre recherche (Les nouveaux habits du colportage), il est question des manières et/ou nouvelles manières de transporter des objets à diffuser, mais aussi des nouvelles pratiques associées à ces colportages. Livres à copier, paroles et papiers glanés, tiroirs d'éphéméras, scanners, imprimantes, fichiers numériques à partager... constituent les nouvelles matérialités du libraire ambulant. Pour se déplacer, le·la colporteurice construit son propre moyen de transport adapté à sa cargaison, parfois comme une extension de son propre corps, comme autant de moyen de médiation pour entrer en contact avec l’extérieur dans l’espace public, improvisé ou institutionnel, en chemin ou en ville, connecté à des réseaux sans fil ou autour d'une archive collective à activer. Les costumes, vêtements, charettes, boites à livre, et autres dispositifs techno-bricolés viennent situer ces pratiques comme un lien indéfectible avec les enjeux convoqués. Au poids des livres et des outils transportés mais également au gré des rencontres, l'aspect performatif du colportage produit des formes, elles aussi lieu du partage.
- Aurane Loury, et Camille Amouroux, et Éloïse Bissell, et Valentin Garcia, et Marion Moulin, et Micha Morasse, et Alice Laurichesse, et Jade Rouanet viennent nous raconter leur façon d'activer des lectures collectives, de transporter les textes et de les incarner, de converser. Les histoires de colporteurice se décrivent comme un phénomène de sociabilisation, le colporteur est parfois chanteur, crieur ou colleur d'affiche, on les appelle parfois les "marchand·es de relations ". Iels nous présenteront leur 'Battements de cœur (avec amplificateur)' comme autant de costumes à revêtir.
- Jacques & Jacobs, ou la collection de papiers glanés, le·la collectionneur·se et ses poches issues d'un manteau décousu, réactive la mémoire d'un bibliothécaire déambulateur. On dit du·de la colporteur·ice qu'iel est un·e "automate·e ambulant·e, « un·e voyageur en librairie ».
- Le TOUK TOUK BOOK TOUR, raconté par Gaelle Clarck et Joëlle Slacmeulder ou comment se réapproprier la ville et sa dignité avec une charrette et des livres. Comment offrir des images et recevoir des histoires, collaborer avec des artistes et des faiseurs de livres pour constituer une collection sensible. Entre la figure de la marchande, de la diseuse de bonne aventure, ou l'orgue de barbarie ambulant, il y a un peu de tout ça dans les histoires du Touk Touk ...
4. (Se) servir et (re)distribuer: serveurs et réseaux
Les bibliothèques pirates mondiales (z-library, anna'sarchive...) rendent accessibles anonymement des livres et publications académiques numériques au plus grand nombre, téléchargeables en quelques clics. Mais quelles routes ces livres numériques empruntent-ils ? Quel serveur abrite le document ? Pourquoi a-t-il été mis en ligne ? Qui en est le bibliothécaire ? Où le·la colporteur·ice pirate se fournit-elle ? Comment redistribuer les documents localement ? Quel serait son réseau ? Qui sert-il·elle ?
- Martín La Roche voyage et fait voyager des fichiers numériques avec lui. Il vient nous raconter son expérience de plusieurs années en tant que colporteur d'une bibliothèque numérique. Comment prendre soin collectivement d'un serveur ? Qu'est-ce qui advient quand il disparaît ? Comment faire du serveur un lieu de dialogue, d'échanges mais aussi de publication ? Il nous présentera également son petit musée légitime portatif.
- Leo Leyens porte avec lui des données numériques mais pas que. Son sac à dos est une sorte de serveur à bretelles dans lequel il y a de quoi partager, récolter, déposer et échanger bon nombre de fichiers, qu'ils soient audio ou textuels. Il nous racontera des histoires du collectif Pl4torm qui circule et déploie des dispositifs de partage presqu'en autarcie. Quels protocoles d'échanges sont mis en place et qu’est-ce que cela nous montre du colportage vécu au prisme du numérique quand l'électricité est la condition-même de l'existence de certaines pratiques?
- Mara Karagianni se définit comme artiste et technologue. Iel a entre autre une pratique de réflexion et de programmation collaborative autour des serveurs féministes. Iel introduira des approches communautaires, DIY et non institutionnelles qu'iel a expérimenté dans son parcours pour rendre l'art, le design et les magazines accessibles au public. En présentant une collection de plateformes physiques et numériques de distribution créées par des activistes et des artistes, les participant·es seront invités à imaginer leur propre système mobile.
5. Numériser les livres en chemin: scanners portatifs et autres dispositifs bricolés
Si historiquement, le colportage permet une diffusion marchande et non institutionnelle de textes imprimés, quelles formes pourrait-il prendre à la croisée de la «piraterie» et des communs numériques ? Inscrit·e dans une économie du partage, de quoi le·la colporteur·euse serait-iel équipé·e pour disséminer des textes ? Pourrait-iel numériser que sur demande et ne partager que des copies ? Comment faire du scanner un moyen de socialiser la technique et de socialiser par elle-même ?
- Le Rideau de Perles, bibliothèque queer et étudiante, réuni des passionné·es du scanner, du livre et du partage. Ensemble, iels font du scan un prétexte pour se rencontrer, s'approprier des logiciels obscures, surmonter des bugs décourageants et partager des savoirs qu'on apprend pas à l'école. Marni, Loïs et Cloé nous raconteront leur rencontre au coin du scan et ce qui en a émergé.
- Issu de la culture des forums et du P2P, Paul Bouniot revendique le partage des biens culturels et l'abolition de la propriété intellectuelle. Contributeur compulsif aux grandes bibliothèques de l'ombre, Paul aimerait toujours avoir un scanner dans sa poche. Mais quel serait ce scanner de poche ? C'est ce à quoi nous allons réfléchir ensemble.
6. Atelier d'écriture: le·la colporteuri·ce du future
Nous vous proposons de nous emparer de tous les récits relayés pendant ces journées et de la forme de la fiction pour penser et rêver la figure du·de la colporteurice pirate du futur et de ses attributs. Pour ce faire, Clara Pacotte, autrice, éditrice et traductrice viendra clôturer le week-end en animant un atelier d'écriture.
Nous avons posé à Clara comme question de départ : Quels ponts devrons-nous tisser entre le passé, le présent et le futur, tenter de nous souvenir de ceux, mais aussi de celles qui étaient déjà là. Existe-t'il une histoire des femmes colporteuses ? Est-elle racontée, et par qui ? Voilà une clé de compréhension du nom de son atelier d'écriture : Rassemblement impromptu de trobairitz. Entre archives, fiction et recherche rhizomique, Clara active des récits du futur, des lesbiennes, et de la mémoire.
L’écriture collective de cette fiction ouvrira les imaginaires et produira un nouveau texte qui sera diffusé, arpenté et colporté dans les circuits souterrains de nos itinérances futures.