Rassemblement impromptu de trobairitz
En conclusion de ces trois journées, l'autrice Clara Pacotte a animé un atelier d'écriture collectif.▲ Clara Pacotte À partir de toutes les pratiques présentées lors des journées de recherche Prototypes pour un colportage pirate, nous avons écrit des fictions.
Clara commence par présenter sa pratique: elle nous accueille sur la longue table sur la quelle sont disposées éditions, livres et compilations de textes de science fiction queer et féministes, au son de son imprimante thermique qui fait jaillir des textes sur la table. Le ticket de caisse, support éphémère de texte qui s'efface et se détériore facilement si il n'est pas conservé à l'abri de la lumière, devient matière à colportage.
Clara nous présente Le Jukebox des Trobairitz co-écrit avec Esmé Planchon et Helena de Laurens, dans la continuité du Brouillon pour un dictionnaire des amantes de Monique Wittig et Sande Zeig, un dictionnaire non-exhaustif qui invite à sa réappropriation.
La trobairitz, forme féminine de «troubadour» en langue d'oc, est une poétesse et compositrice d'expression occitane ayant vécu dans le sud de la France aux XIIe et XIIIe siècles.▲ trobairitz C'est une colportrice de textes qui maîtrise «l'art du trobar», terme occitant qui signifie composer en vers.
Elle dispose sur la table les définitions du Jukebox, imprimées sur tickets de caisse.
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Parmi les définitions, on peut trouver : Xérox, Polycopier, Confabuler, Photocopie, Lanterne, Archi-archiveuse.
Confabuler :
Dans la langue qu'on appelle la vieille françoise, il s'agit de conter à plusieurs, en mêlant les voix des participantes. On confabule lors des parties de plaisir du Con des Amantes, une immense grotte aux parois recouvertes de peintures pariétales lumineuses. Les troglodytes, les conjureuses et les trobairitz participent à ces confulabulades. Les pierres réagissent aux contes, les vibrations de leurs voix colorent les murs et peu à peu modifient et prolongent les fresques des parois. Une confabulade réussie illumine toutes les parois du Con des Amantes.
L'atelier s'est déroulé en 3 temps. À chaque étape, les écrits de chacun·e ont été accrochés au mur puis piochés par les participant·es pour l'étape suivante. La première étape, à la manière du Jukebox, consiste à écrire des définitions. Clara nous demande d'inventer des mots et de les écrire sur des bouts de papier, puis d'en piocher un pour écrire une définition.
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Nous lisons quelques définitions accrochées au mur à voix haute:
Océriseuse :Métier féminin de lectrice munie de lunettes permettant une reconnaissance automatique de textes vers un réseau souterrain. Souvent présentées et dissimulées sous la couverture de bibliothécaires, professeures ou autre métier lié au livre, les océriseuses mènent une mission d'ordre suprême et plus large que l'humanité.▲ océriseuse
Pirate :être flottant·e sur des eaux marécageuses qui se promène à la recherche d'algues précieuses. Porte des bijoux et son halène sent le jasmin ou bien le vinaigre. Travaille en team avec chantereuses, copistes et cuisinières.▲ pirate
Cloporteuse :À la nuit tombée, la raconteuse d'histoires se métamorphose en cloporte pour mieux sillonner la terre. Munies d'yeux d'insectes, sa vision se transforme et lui permet de voir aussi loin que la lumière. Elle rejoint son amante au creux de l'oreiller et (?) lui (confabule ?) avec ses comparses troglodytes les plus folles histoires d'amour. Myope le jour? soir? c'est alors que la cloporteuse devient à la fois? voyante?, diseuse de bonnes aventures. Plus besoin alors de lanterne pour alimenter le feu des amantes poétesses.▲ colporteuse
Puis viens la seconde partie. Clara nous demande de piocher un des textes scotché au mur pour écrire les paroles d'une chanson qui nous viennent en tête, que le·la colporteur·ice aurait en tête au moment de sa marche.
Je ne crois plus qu'en un petit brin d'herbe, oublié sur la voix ferrée. Je ne crois plus qu'en un petit brin d'herbe oublié.
Un homme dans une gare isolée. Une valise à ses côtés. Deux yeux tristes et froids. Montrent de la peur lorsqu'il se tourne pour se cacher.
Clara nous demande cette fois-ci de piocher une chanson pour imaginer le paysage traversé. Puis, une fois accrochés au mur, nous devons choisir un paysage pour raconter les personnages que nous allons rencontrer.
Nous lisons les textes produits :
Déjà il fait nuit, la lune est presque pleine, mais ce sera pour demain. Le fond de l'air est chaud encore du soleil de la journée. On passe des collines de buissons et d'herbe rase presque brûlée. Le plus important ce sont les pierres : elles bordent le chemin, se cachent dans les chaussures et forment les monticules des marcheureuses précédent·es.
Telle la petite poucette, je sème les mots des histoires de flibustières sur les pierres. Reconstituera celle•lui qui veut, en arpentant à nouveau les chemins foulés, reprendra les mots, quelques uns, à la mesure de la capacité de ses poches. Iel reviendra au village pour sampler les textes glanés. Et comme les histoires et les itinéraires empruntés se répètent, se copient, s'augmentent et s'amplifient, nous deviendrons toutes des colporteuri·ces d'un·e autre.
Je connais bien les villes et les villages que je traverse chaque hiver lorsque je descends la montagne. Je suis passée chez Alberte la librairie, me réachalander pour la saison. Alberte est imprimeuse, libraire, elle scanne des livres avec le coeur qu'elle imprime ensuite sur des rouleaux de papier fin qu'elle diffuse à petite échelle grâce à un réseau de trobairitz. Une fois que je la quitte, je sais que la 1ere ferme où je m'arrêterai est celle de Lucette qui contre un bol de soupe recevra le dernier rouleau-zine imprimé par Alberte et que nous le lirons au coin du feu.Je ne porte rien
je n'emporterai rien
je me chargerai au dedans
je marche pieds nus
les sols, les lieux, s'impriment par le bas, sous la peau de mes pieds, mes bases.
je me nourris de boue, de mousse, de sable, de terre, de pavés, de sols rugueux
s'engrange par les bases - mon livre est sous mes pieds
Ma glacière remplie de livres me pèse et arrondi mon dos. Je suis celle qui porte, celle qui marche, qui avance, qui colporte. Je ne connais pas le contenu, ni les mots, ni les titres, ni les couleurs des livres scellés dans la glacière. Je suis celle qui porte et colporte des mystères, des missives, des suspens (?), des possibles, dans le soir là bas, je vide ma glacière...
C'est la nuit, je traverse les villes, quelle ville, je ne sais plus. J'arpente les pavés encore chauds que le soleil a tanné. Il fait si doux que je ne sens plus le poids des livres et des breloques que je transporte dans ma glacière. Soudain, je me remémore cette lecture d'un livre de W.B qui perdit sa bibliothèque aux temps de la chasse aux sorcières et je suis cette femme qui aujourd'hui tente encore de faire revivre une mémoire perdue de paroles enfuies, d'écrits invisibles.Voilà trois semaines, neufs jours, six demi-heures et deux cent quarante seize minutes que nous marchons. Pour maintenir nos esprits en marche, nous répétons : "Je ne crois plus qu'en un petit brin d'herbe oublié sur la voix ferrée." Et ainsi de suite.
À une bifurcation de rails nous croisons une aiguilleuse. Nous déployons nos poches et nos mémoires, de tous les textes qui s'y trouvent, en échange nous pouvons nous connecter sur son wi-fi local et télécharger les textes de notre choix. Ensuite l'aiguilleuse nous indique les rails de la propriété intellectuelle et des droits d'auteurs: pour bien les éviter. Elle enclenche le mécanisme pour qu'on se glisse sur les autres ramifications, entretenues de manière plus organique et touchante, pleines de mousse certes. Avant de reprendre la route, on pose un crochet pour les prochains passages de train bolloré. Puis on salue notre paire.Je sors de ma tente. En effet, il fait froid. Allez, comme d'habitude les choses dans l'ordre:
- réchaud/eau/café - pipi - ranger le duvet - ranger les les vêtements - replier la tente - boire le café - vérifier que je ne laisse rien - partir
27 minutes si j'en crois ma montre. La neige ralentit tout, surtout le temps qui passe. J'ai déjà froid aux pieds. Technique pour se réchauffer en marchant: faire la poule qui essaye de s'envoler pendant 10 secondes sans s'arrêter. Je vais essayer d'échanger un truc contre des chaussettes en laine. J'aperçois le début d'un chateau d'eau qui remonte peu à peu de l'horizon, ça sera ma prochaine étape café. Allez dans une heure j'y suis. Une voiture arrive au loin. Ça va vite une voiture. Appels de phares/klaxon x2, signe de la main. C'est pas une rencontre ça, ça veut tout et rien dire.