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Numériser les livres en chemin: scanners portatifs et autres dispositifs bricolés

C'est avec la douce tristesse de savoir que c'est déjà le dernier jour du programme Prototypes pour un colportage pirate que nous entamons la journée autour des scanners portatifs. Le Rideau de Perles ouvre le bal.

Rencontre(s) au coin du scan: pratiques collectives au départ du Rideau de perles 🕯️

Cloé, Loïs et Marni se sont rencontré·es au Rideau de Perles, la bibliothèque étudiante de l'erg. Iels ont chacun·e développé des pratiques liées au scanner et c'est ce qu'iels vont nous raconter.

Bibliothèque physique du Rideau de Perles

La grande table est dressée : sur la nappe se trouvent fanzines, livres copiés, tutoriels, et archives du Rideau.

Marni retrace l'historique du Rideau de Perles. Fondé en 2018, entre étudiant·es et professeur·es, le Rideau de Perles émerge d'un manque de fond de livres féministes, queers et politiques au sein de l'erg, à l'époque peu présents à la bibliothèque de l'école d'architecture, qui fait office de bibliothèque de l'erg. Le lieu et le scanner ont été construits, puis au fil des années de plus en plus de projets se sont lancés.Rideau de Perles La première collection du Rideau de Perles est celle de l'infokiosque Certaines d'entres-nous compilant plus de ? brochures entre 2018 et 2020 ?certaines d'entres-nous*. La collection s'est constituée au fil du temps par des livres donnés ou récupérés sur Internet.

Le scanner à livre est le principal objet avec le quel le Rideau travaille. Certains des livres scannés étaient disponibles sur Pandora, une version numérique de la bibliothèque qui est une collection de livres scannés accessible sur le wifi de l'erg.pandora L'activité numérique du Rideau s'est éteinte à petit feu. Pandora n'héberge plus les livres mais les films proposés par les enseignant·es de vidéo. Les livres sont sauvegardés sur une carte sd et attendent d'être repartagés. Pourquoi la bibliothèque numérique n'est plus entretenue ? Peut-être que, crée avant le Covid, les étudiant·es souhaitent maintenant passer plus de temps ensemble, loins des écrans. Se rassembler. Se sentir proches physiquement.

Scanner en action

Data Foire

Parmi les initiatives autres que les scans party ou les permanences à thème, Marni évoque la Data Foire un évènement de partage physique de fichiers numériques, mis en place par le Outdoor computer club.Data Foire Une data foire a été organisée dans le petit cinéma de l'erg.

reader

Manipulation ludique de ressources théoriques

Loïs nous présente les ateliers de reader une technique d'appropriation de textes théoriquesreader* développés avec Angélique Chabin et Titouan Dresse. Iels qualifient leur pratique du reader de «Manipulation ludique de ressources théoriques», titre du tutoriel mis à disposition. Iels considèrent le reader comme «un assemblage de textes et d'images puisées dans un fond choisi et qui mis en commun dessine une nouvelle trajectoire de textes à lire»reader*. Concrètement, il s'agit de photocopier des extraits de texte et de les assembler entre eux.

Comment (re)faire de l'espace théorique un espace de jeu, de collage, de journal intime, un espace où l'on se sent bien ?

Comment désacraliser notre rapport à la théorie ?

Voici les questions auxquelles iels nous invitent à réfléchir.

reader reader

Un atelier se compose de différentes étapes : le glanage des textes et la lecture, le scan et l'impression, la customisation puis la reliure. Une reliure qui permet à l'objet d'être augmenté, qui ne le fige pas. La customisation à l'aide d'outils de scrapbooking tient une place importante dans le processus. C'est une façon de personnaliser les textes choisis et de constituer une narration à travers l'assemblage. À la manière d'un journal intime, le reader «constitue un reflet, une capture, un élixir de l'environnement donné de nos recherches, de nos préoccupations, de nos états d'esprit» afin de faire dialoguer «des fragments d'intimité».

À la fois emprunt de la culture Do-It-Yourself et d'une esthétique années 2000 qui revient au goût du jour: paillettes, stickers, rubans, les ateliers reader revisitent les codes des ateliers de scrapbooking. Ce loisir traditionnellement féminin et réalisé parfois en groupe devient un lieu de rassemblement queer où les photos de familles sont troquées contre des textes trans pédé gouines. La famille nucléaire laisse place à une famille choisie.

Faire bibliothèque ne se limite pas à accumuler des livres et les classer sur une étagère. Faire bibliothèque c'est aussi penser à leur appropriation. Mettre les livres en partage, faciliter l'accès à leurs contenus, et faire circuler les histoires qui les entourent. Connecter leur matière à nos trajectoires de vie personnelles collectives. Amplifier les récits, les faire résonner en les photocopiant.

Constituer un reader c'est aussi désacraliser l'objet du livre. Un livre, on peut en lire seulement quelques extraits. On peut piocher quelques pages. Puiser une atmosphère, des tournures de phrases. Le faire à plusieurs, c'est pouvoir partager ce qu'ils nous ont fait et avoir la joie de découvrir ce qu'ils pourraient nous apporter tant à l'échelle individuelle que collective.

L'atelier débouche sur une mise en commun des fragments photocopiés par chacun·es. Lorsque un·e participant·e numérise des pages, iel doit faire une photocopie en plus pour constituer un «reader commun», le reader de tous les readers, celui qui rassemble toutes les histoires et relie toustes les participant·es.

Cloé raconte différentes pratique liées au Rideau de Perles. Un livre copié, scanné au Rideau de Perles, puis océrisé avec l'aide de deux ancien·nes membres du Rideau: Océane et Eddy. Cloé a appris à transformer une image pour récupérer son texte en se frottant à des logiciels libres comme ScanTailor pour retoucher tous les images du scan d'un coup, et Tesseract, logiciel en lignes de commande.

tutoriels océrisation

Inkjacking

Cloé chouchoute les imprimantes domestiques, celles qui sont cheap ou qui traînent sur les trottoirs, les oubliées. Avec ses deux compagnon·es, Cloé s'est mise à essayer de refaire fonctionner des imprimantes «zombie» qui trainaient au Rideau. À partir d'une ébauche de tutoriel pour recharger soi même ses cartouches d'imprimantes jets d'encre, iels se rencontrent une fois par semaine pour ouvrir les cartouches, visionner des tutoriels en ligne, et comprendre comment fonctionnent les différentes cartouches. Ce trajet collectif débouche sur l'édition du tutoriel: Injacking. L'encre utilisée pour remplir les cartouches est achetée en bouteilles sur Internet, une encre spéciale pour recharger les cartouches d'encre. Cloé fait face à des problèmes liés aux puces numériques des cartouches qui nécessitent d'être réinitialisées pour êtres re-remplies, problème qu'elle laisse de côté pour l'instant. L'objectif serait de pouvoir imprimer en tons directs, en mélangeant directement les encres.

L'archive en direct

Cloé nous présente sa dernière pratique, un manuel qui décrit une expérience réalisée par des étudiantes de l'atelier du design du livre de la Cambre. Elles ont établi un protocole lors d'un voyage afin de conserver et de publier les archives de ce voyage, au moment-même où elles étaient collectées. Ce dispositif nomade, composé d'un scanner-imprimante et d'un petit matériel de reliure, permet de consigner des documents, textes, objets glanés. À l'image d'une petite usine de la copie, les ouvrières-archivistes ont réalisés collectivement une édition ainsi qu'un tutoriel pour permettre au tout-un-chacun de reproduire simplement le dispositif. Il pourra convenir à tout bibliothécaire amateur·ice qui s'improvise.

archive en direct

Colloque scientifique intergalactique scientifique du scanner supersonique de poche

Après le repas, Paul Bouniot bidouilleur, bricoleur, amateur de la production amateure et du partage biens culturelsPaul Bouniot* nous a conviés au Colloque scientifique intergalactique du scanner supersonique de poche.

↪[SOURCE] Paul, qui construit des scanners à livres et déploie des techniques de fabrications de pdf. Mais aussi Thomas, qui effectue des compilations de ressources audio de personnes qui parlent de livres. Les témoignages de chacun·e donnent à entendre comment la culture du piratage liée au peer to peer présente dans les années 90/2000 s'est perdue au fil du temps avec l'arrivée du streaming, provoquant un changement dans nos pratiques culturelles.

Une des personnes présente dit qu'elle ne pirate jamais rien et préfère acheter. Elle trouve que c'est plus juste. Éric dit que maintenant qu'il a les moyens, il achète, surtout quand ce sont des musiciens ou labels indépendants.

La question économique rentre en jeu, quand décide-t'on de pirater quelque chose et pourquoi ? Quand estime-t'on qu'il est préférable d'acheter ? À qui veut-on donner de l'argent ? Finalement, qu'est-ce qu'on considère comme juste ?

Il aurait pu être intéressant de connaître les conditions de piratage que chacun·e se fixe.

Du serveur à l'étagère: quelle forme donner au PDF imprimé ?

{{people->Mathias Hû::Mathias Hû ↪[SOURCE] bidouilleur, bricoleur, amateur de la production amateure et du partage biens culturels

Paul s'introduit en nous racontant comment il est tombé dans le scanner dès son enfance. Pendant que ses parents font les courses dans les hypermarchés typiques des zones commerciales françaises, Paul se réfugie dans l'espace média pour y lire des mangas. Son temps est compté: le temps qu'il faut pour que le caddie se remplisse. Acheter des mangas, c'est couteux, alors que les tomes se lisent rapidement. L'intérêt n'est pas d'en avoir qu'un seul, mais la série complète.

Paul grandit avec Internet, plus particulièrement le web 2.0, le web social, celui du partage. Marqué par ces instants de lecture, il est animé par un désir compulsif de numériser les livres pour les partager sur Internet.

L'internet qui le touche, c'est notamment celui du pair-à-pair un réseau informatique décentralisé qui permet à chaque ordinateur d'être à la fois serveur (héberger les fichiers) et client (pouvoir accèder à ceux des autres). Chaque machine est alors un noeud d'un plus grand réseau, permettant de téléverser ou de télécharger des fichiers.pair-à-pair* Pour Paul, le pair à pair c'est un peu comme l'histoire du «white elephant» que mentionnait Martín La Roche le jour d'avant: c'est un cadeau qu'il faut entretenir à plusieur·es, il repose sur le fonctionnement d'une communauté. Si le réseau tombe, les fichiers répartis sur nos disques durs peuvent permettre d'en refaire émerger d'autres.

Paul fait le lien entre le pair-à-pair et la notion de Shanzhai néologisme provenant des téléphones contrefaits chinois désignant ce qui est faux. Une conception du faux qui n'est pas conçue comme du piratage, mais comme la continuité d'un orginal qui n'existe pas en tant que tel: ce n'est pas un acte de création dont toute copie serait un «faux», mais un processus continu qui rend caduque la distinction occidentale entre l'original et la copie.Shanzhai Paul fait référence au texte Shanzhai: deconstruction in Chinese[^1], de Han Byung-Chul arpenté collectivement le premier jour avec enrico floriddia. Partager des fichiers d'ordinateur à ordinateur, c'est avant tout faire circuler des images, des textes, qui tirent leur valeur de cette circulation en soi et non de leur unicité, ou de leur qualité d'originalité. Paul évoque le texte "In defense of the Poor image" de l'artiste et théoricienne Hito Steyerl.

Les images pauvres sont pauvres parce qu'elles n'ont aucune valeur dans la société de classe des images - leur statut illicite ou dégradé les exempte de ses critères. Leur absence de résolution témoigne de leur appropriation et de leur déplacement.

L'image pauvre construit ainsi des réseaux mondiaux anonymes tout en créant une histoire partagée. Elle crée des alliances en voyageant, provoque des traductions ou des erreurs de traduction, crée de nouveaux publics et de nouveaux débats. En perdant sa substance visuelle, elle retrouve une partie de sa force politique et crée une nouvelle aura autour d'elle. Cette aura n'est plus fondée sur la permanence de l'« original », mais sur le caractère éphémère de la copie.

Pour Paul, même quand les images circulent et sont en mauvaise qualité, elles ont presques plus de valeurs que les originales car elles continuent de circuler. Le geste de pirater ou de bafouer la propriété intellectuelle est un geste d'amour, affirme Paul. Passer du temps à numériser un livre, le traiter, puis le partager naît de la réaction à un contenu qui nous touche profondémment, que l'on trouve suffisamment intéressant, important.

Si Paul affectionne le pair-à-pair, il porte aussi son intérêt sur les réseaux plus locaux. À Saint-Étienne, il fait partie d'un collectif qui fournit un accès internet indépendant: illiyse. Il s'implique dans la branche stéphanoise, Fouilla, qui consiste à transmettre Internet par ondes radio. Une fois la fibre tirée chez quelqu'un·e, il est possible de repartager la connexion Internet grâce aux ondes radio en installant des antennes sur les toits des habitations. Grâce à ce réseau, il serait possible de partager des fichiers hébergés sur un serveur local, en cours de construction, sans passer par Internet. Se réunir «au coin du serveur» et, pourquoi pas, faire une télé locale pour diffuser le remake amateur et autogéré de La vie plus belle, auquel Paul participe bénévolement.

Passons aux scanners.

Paul arpente les sites internets qui répertorient des tutoriels de scanners comme DIY Book Scanner. Il nous montre ses différents scanners bricolés pour 3 francs 6 sous avec ce qu'il a sous la main : tuyeaux en pvc, chaussettes remplies de cailloux, tasseaux en bois.

scanner 1

scanner 2

Pour Paul, les scanners amateurs sont tout aussi performants que les plus complexes, ce qui compte : «c'est pas que le scan soit parfait mais qu'on arrive à lire».

Il a abandonné la fabrication de scanners pour utiliser un support pour téléphone qui sert à faire des vlogs de cuisine.

Pour Paul, si ce forum de construction de bookscanner n'est plus actif, c'est qu'il y d'autres moyens très accessibles pour simplement numériser des livres avec des téléphones, objets que l'on a presque toujours avec nous.

C'est possible de télécharger des applications spéciales pour scanner comme OSS Document scanner, une application libre.

Paul nous invite toustes à scanner des livres, même de manière pauvre et à imprimer là où c'est possible: à pratiquer la [perruque] dans nos lieux de travail et à les déposer dans des infokiosques, dans des boîtes à livre.

Inciter à partager numériser des livres et les partager en pair-à-pair nous invite, en tant que société, à repenser la question des droits d'auteur, ce sur quoi Paul termine.

Retournons au supermarché

Paul nous invite à discuter et proposer en groupe des dispositifs pour numériser des livres en fonctions de deux situations: le supermarché et la bibliothèque d'Alexandrie.

Nous sommes dans un supermarché et avons fortement envie de lire un livre qu'on ne peut pas acheter. Quel dispositif mettre en place pour pouvoir le scanner ? Il y a deux contraintes : ne pas être trop visible, ne pas forcément avoir les mains libres (car on fait les courses).

Ou à la bibliothèque d'Alexandrie

Imaginons. Nous avons une machine pour voyager dans le temps et nous remontons un jour avant l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie. La fusée pour rejoindre notre époque repart demain: nous avons un jour pour garder une trace des livres: comment faire ? De quels outils aurait-on besoin ? Comment s'organiser ?

J-1 avant l'incendie de la bibliothèque, on appelle tous·tes les habitant·es à s'emparer d'un livre et à en prendre soin. Iel devient la·le gardien·ne. Un·e habitant·e tient le registre: iel sait qui possède tel livre. Pour en emprunter un, il faut passer par iel. Un·e crieur·euse sur la place publique annonce les emprunts. Chaque habitant·e est responsable de ce livre et de son entretien. Un nouveau travail émerge, un travail d'amour du livre qui consiste à les réparer. Quand un livre devient défectueux, la·le réparateur·ice a la charge de le remettre sur pied. Quand un livre devient trop usé, ses gardien·nes doivent le copier, ou le mémoriser pour pouvoir le retransmettre avec le temps, l'adapter aux changements linguistiques, s'assurer qu'il soit toujours vivant. La ville devient bibliothèque. Les habitant·es, des bibliothécaires.