Les nouveaux habits du colportage

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Histoire du colportage en europe xve xixe siecle

Vaste synthèse à l'échelle européenne, l'ouvrage de Laurence Fontaine se propose d'étudier l'évolution du métier de colporteur sur la longue durée. Il manquait à ce sujet, qui a déjà nourri une abondante bibliographie d'histoire régionale et locale, une approche globale. C'est chose faite avec ce livre. S'appuyant sur l'exemple des colporteurs originaires des Alpes dauphinoises, l'auteur met en valeur tout au long de son exposé deux aspects qui lui paraissent fondamentaux : les réseaux de parentèle et de relations sociales qui aident et contrôlent ces marchands migrants, et la chaîne des crédits dont ils sont tributaires. Enfin, Laurence Fontaine inscrit les différents aspects de ces migrations marchandes dans l'histoire de la formation des sociétés de consommation. Au travers des sources d'archives utilisées, l'auteur rejette la vision des sociétés de l'époque qui ne considéraient les colporteurs que comme des marginaux, des vagabonds exerçant une influence inquiétante, en particulier en diffusant des imprimés suspects, ou menaçant l'activité des marchands sédentaires. Les sources administratives, policières et judiciaires privilégient évidemment cette vision du colportage, les archives notariales et familiales permettant au contraire de saisir l'activité de ces individus et de ces familles d'une façon plus neutre. Le plan de l'ouvrage (en neuf chapitres) comprend une première partie historique, décrivant les premiers modèles de colportage et leur évolution jusqu'à la fin du XVIIIe siècle (chap. I et II), puis différents chapitres sont consacrés à des aspects particuliers de la question (comme le commerce de l'imprimé dans l'Europe du Sud, chap. Ill), ce qui ne va pas parfois sans certaines redites (retour aux villages d'origine, chap. V) ; la partie historique finale. («la fin du métier », chap. VIII) se trouvant insérée entre deux chapitres qui traitent des liens financiers et de l'influence culturelle. Au-delà de ces inconvénients inhérents à une présentation synthétique, l'ouvrage de Laurence Fontaine traduit bien l'extraordinaire dynamisme de ces colporteurs, fondé sur la mobilité spatiale et sur la souplesse professionnelle. Dès leur apparition et jusqu'au milieu du XIXe siècle, les foyers de colportage sont essentiellement les régions montagneuses. Depuis le Moyen Âge, les populations alpines vivant près des cols et des voies de passage s'étaient impliquées dans les activités commerciales. Les vallées alpestres, peuplées densément, voient une partie de leur population masculine s'expatrier périodiquement. En ce qui concerne les motivations de cette émigration, l'auteur rejette l'analyse traditionnelle selon laquelle ces départs seraient en quelque sorte le «ballon d'oxygène » de communautés montagnardes surpeuplées. Cette explication naturelle ne doit pas être la seule : la solidité des liens qui continuent à unir le marchand migrant et sa communauté d'origine, abordée au chapitre V, témoigne du fait que le départ n'est pas seulement forcé, que le plus souvent le colportage est considéré comme un véritable métier. Des relations très fortes unissent migrants et sédentaires, en particulier dans le travail des terres et l'élevage pendant l'absence des colporteurs. Les possibilités de crédit du marchand reposent sur les biens qu'il possède au village et sur sa parentèle ; quant à ceux qui ont fait fortune, ils n'oublient pas leur paroisse natale dans leur testament. Loin d’être un individu isolé, expatrié, le colporteur s'insère en réalité dans un réseau de parentèle, parfois mis en place sur plusieurs générations, par un habile dosage entre mariages montagnards et alliances nouées avec des familles marchandes des principales places de commerce. Organisés en compagnies commerciales familiales, ces réseaux sont très souples et quadrillent l'espace en installant dépôts et boutiques citadines, en dépit des obstacles juridiques (fermeture du droit de bourgeoisie, hostilité des marchands et des corporations). Au cours du XVIIIe siècle, le centre de gravité du commerce européen s'est déplacé vers l'Angleterre, la France du Nord-Ouest, la Hollande. Ce changement des flux d'échanges provoque une perturbation dans les réseaux traditionnels du colportage. Les conflits politiques et religieux contraignent les marchands migrants à changer d'aire commerciale. Les familles du Briançonnais et du Queyras se tournent alors vers l'Espagne, le Portugal et leurs colonies américaines. Dans les pays alémaniques, la fréquentation savoyarde chute fortement après 1750. Enfin, la Révolution et les guerres napoléoniennes achèvent ce processus de fragmentation. Cependant les réseaux de colporteurs font preuve d'une grande vitalité. Face aux difficultés, les marchands offrent de nouveaux produits, objets de luxe et de civilité, et surtout livres, brochures et estampes. Le commerce du livre fait l'objet d'un chapitre particulier, consacré aux réseaux des colporteurs et libraires briançonnais qui diffusent à travers toute l'Europe du Sud contrefaçons et ouvrages prohibés. Le durcissement de la législation, l'apparition de nouveaux moyens de diffusion au XIXe siècle provoqueront le déclin de cette activité, qui eut une importance essentielle dans la diffusion de la culture populaire. La fin du colportage traditionnel commence dès le XVIIIe siècle en Angleterre, et au milieu du XIXe siècle en France. De nouveaux circuits économiques se mettent en place, où les formes de crédit sur lesquelles reposait l'activité du colportage n'ont plus leur place. En effet, le métier de colporteur, qui s'appuie sur trois sites différents -le village d'origine, la ville des fournisseurs, le pays de la tournée -, fonctionne en tâchant d'équilibrer trois réseaux de crédit : le crédit villageois, le crédit pratiqué dans la tournée et le crédit consenti par les négociants urbains. Les fortunes des colporteurs sont des fortunes de papiers. Au cours du XIXe siècle, à la suite de crises économiques répétées, de nouvelles pratiques plus rationnelles supplantent ces relations. Le commerce itinérant est déprécié, marginalisé, et mal vécu. La tradition familiale décline. On préfère désormais des métiers offrant un salaire régulier. L'image du colporteur et des marchands ambulants se modifie et se réduit au vagabond, au charlatan, ce que l'auteur appelle «le colporteur famélique ». Toutefois certains colporteurs traditionnels ont pu continuer leur métier quelques décennies de plus, en se spécialisant sur des produits très particuliers, tels les grainetiers et les fleuristes. Peu à peu, le désenclavement des campagnes et la multiplication des points de vente entraînent la disparition du colportage. Dans leur itinérance, les colporteurs mettaient en présence deux cultures, longtemps opposées, celle du monde rural et celle du monde urbain. La diffusion des objets de civilités, de mode, de décoration, de l'imprimé et des images constitue pour l'auteur une première pénétration dans les campagnes de la société de consommation. Les migrants se forgent eux-mêmes une nouvelle culture, par leurs voyages et leurs rencontres : ceux qui reviennent finir leurs jours au village natal marquent les esprits, soit en manifestant un luxe ostentatoire, par leur train de vie (villas des «Mexicains » à Barcelonnette), soit en léguant à la communauté fondations pieuses, rentes destinées à l'entretien d'un maître d'école, objets d'art sacré. Le patrimoine savoyard, en particulier, doit énormément aux libéralités des émigrés enrichis. L 'Histoire du colportage en Europe donne une perspective élargie à une activité longtemps considérée comme marginale, du double point de vue économique et humain. Enfermé dans des définitions trop simples, le colportage trouve ici sa réhabilitation. Hélène Viallet